La peste

Depuis plusieurs jours, le carnet noir de moleskine se couvre de réflexions, de gribouillis en fin de page, de notes dans la marge, de mots sombres : « pandémie », « gène respiratoire », « peur ». Et s’il me reste de nombreuses anecdotes à partager, il me semble important d’écrire aujourd’hui.

Depuis plusieurs mois, ce roi des virus, cette peste couronnées s’engouffre dans nos foyers, nous enlace de ses longs bras décharnés, nous embrasse de ses lèvres fendues. Insidieusement elle gagne du terrain, se répand, nous échappe. De tout son poids, elle s’abat sur la cage thoracique des plus fragiles, imprègne leurs alvéoles, les étouffe silencieusement.

Depuis toujours l’homme connait la maladie, punition divine d’autrefois, sorcellerie puis miasmes de la révolution industrielle. Chaque époque a connu son fléau : des sept plaies d’Égypte à la grippe espagnole, les archives regorgent de descriptions de ces ennemies invisibles. Toutes les grandes civilisations ont dû faire face à ces vipères de l’ombres aux noms plus qu’évocateurs : Le monstrueux typhus, l’abominable choléra, la vicieuse peste noire… Rome s’effondra sous la peste antonine et les amérindiens succombèrent à la variole sortie des caravelles des conquistadors.  

Aujourd’hui encore l’humanité fait face à ce terrible mal, ce grand linceul recouvrant une à une les villes, un à un les pays, empruntant comme à son habitude la route de la soie pour relier l’orient et l’occident, n’épargnant personne sur son passage.

Aujourd’hui, les ruelles se vident, l’enfermement devient la norme. A l’ère du numérique et de la mondialisation, l’homme vit alors un ermitage forcé, une retraite spirituelle contrainte : un retour aux valeurs essentielles. Souvent cet isolement est bien toléré, et permet même un juste questionnement, ce que raconte l’écrivain Sylvain Tesson du fond de sa cabane « dans les forêts de Sibérie ». Mais, comme le souligne l’histoire et les récits médicaux, l’esprit puise parfois dans son environnement pour enrichir ses souffrances. Ainsi les plus fragiles ne supportent pas la solitude et n’espèrent leur délivrance que dans la mort, tandis que d’autres se précipitent aux urgences croyant détenir le remède qui sauvera l’humanité.

Le temps ralenti, pourtant les hôpitaux, les centres de soins, les urgences se préparent. Des services de réanimation remplacent les blocs opératoires, les étudiants sont appelés à réguler pour le SAMU, les internes s’organisent et se forment. C’est toute la machine publique qui se met branle : les écrous sont huilés, les rouages tournent et la logistique suit. 

Le temps se suspend, chacun tend l’oreille. Au loin – comme le décrit un interne d’orthopédie – l’océan se retire, le vent disparait, place au silence. Une atmosphère pesante, une tension interne, un gout amer :  la vague de malade va bientôt déferler, espérons qu’elle se brise sur la digue des soignants.

« Et pour dire simplement ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. »

A. Camus – La peste

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