La mémoire

« Que distinguez-vous sur cette radio, Monsieur l’externe ? », le torse bombé, la tête haute, il me toisait du regard. Premier souvenir d’externe, dernier souvenir de PU-PH. Coïncidence que ma première visite professorale soit la dernière de sa carrière. Massé derrière lui, le service de pneumologie ne faisait qu’un. Chacun avait son rôle, les pièces s’encastrer parfaitement, la machine était fonctionnelle et bien huilée. L’infirmière lisait les pancartes, l’interne présentait le patient, le chef de clinique acquiesçait et l’externe, lui, répondait aux questions.  

« Alors, avez-vous perdu votre langue ? », de ma réponse dépendait mon sort. L’opprobre et la honte si mon estimation s’avérait fausse, l’estime, peut-être si elle se confirmait. La sentence ordalique allait tomber car l’absence de réponse valait faux-pas. Alea Jacta est, pensais-je alors au fond de moi : « une atélectasie ». Ses lèvres fendirent un sourire satisfait, le chef de clinique hocha la tête, l’interne m’adressa un clin d’œil. « Bien » dit-il avant de rentrer dans la chambre du patient. Un frisson parcouru la masse blanche, mettant en branle l’ensemble de ses pattes, elle s’engouffra rapidement derrière lui. Afin d’apercevoir le maitre à l’œuvre, il fallait se frayer un chemin parmi les corps amoncelés devant la porte. Stéthoscope à la main, une petite queue se formait. Chacun touchant, palpant, écoutant dans le plus grand inconfort.    

« Ils étaient au moins quinze » me confia, cinq ans plus tard, un patient que je rencontrais en psychiatrie de liaison. Mnémosyne, femme de Zeus susurra alors à mon oreille. Il est intéressant de se faire surprendre par son esprit, d’observer comment une simple information active une réminiscence, déclenchant une cascade émotionnelle dans notre cerveau.

La mémoire, vaste sujet, saisi pendant des siècles par les philosophes, romanciers, poètes avant d’atterrir entre les mains des scientifiques. L’antiquité par Socrate et Platon s’intéresse à comprendre d’où vient le savoir, supposant que l’âme peut « se ressouvenir » de ce qu’elle a vu avant sa naissance, l’inné prenant le pas sur l’acquis. John Locke, philosophe du 17e siècle s’oppose à cette théorie, en bon philosophe anglais, il estime – en introduisant la notion d’association d’idées – que c’est par l’acquis que la mémoire se forme. L’attention et la répétition permettant de la fixer. Gall au 19e, n’oublie pas de la localiser et Bergson tente de réconcilier inné et acquis en définissant deux mémoires, l’une spontanée, lorsqu’un fait particulier s’inscrit du premier coup, l’autre correspond à une habitude qui se grave en nous à la suite de répétitions fastidieuses. Proust nous gâte avec sa madeleine « une cuillérée de thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine », mais c’est finalement Diderot qui introduira le premier un concept véritablement scientifique en évoquant dans son dernier ouvrage posthume Éléments de physiologie, le système nerveux comme centre de la mémoire.

Me voilà ailleurs, déconnecté de la réalité, mes sens perturbés retrouvent l’ambiance de cet ancien pavillon médical au cœur de la ville rouennaise. Un instant j’entrevois les fissures sur les murs, la peinture défraichie, les numéros aux portes.

Il faudra attendre les années 70 et les études surs l’aplysie par l’équipe de Kandel pour commencer véritablement à se faire une idée organique de la mémoire et ses messagers neuroendocriniens. L’imagerie fonctionnelle permet ainsi d’authentifier l’hippocampe comme le centre de la mémoire autobiographique. Les études sur la dépression mettent-elles en lumière l’importance de la neurogenèse dans les processus d’encodages.

« Docteur ? Vous m’écoutez ? ». L’espace et le temps se plient et me rappellent dans cette petite chambre du service de gastroentérologie, au loin, par la fenêtre le Sacré-Cœur se dresse toujours fièrement sur son promontoire. La mémoire m’aura jouée un sacré tour.

« Imbéciles, je vous pardonne ; mais resouvenez-vous que sans les sens il n’y a point de mémoire et que sans la mémoire il n’y a point d’esprit. »

Mnémosyne

Bibliographie

  • La mémoire entre neurosciences et psychanalyse Par Claudia Infurchia
  • Chapelle, Gaëtane. « Les émotions, la mémoire et le cerveau », Sciences Humaines, vol. 149, no. 5, 2004, pp. 32-32.
  • Math, F., Kahn, J., Vignal, J. (2008). Neurosciences cliniques: De la perception aux troubles du comportement. Louvain-la-Neuve, Belgique: De Boeck Supérieur.

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