La croyance

Il est rare que je prenne la plume autrement que pour témoigner de mon expérience de jeune interne en psychiatrie, cependant les écarts de certains journalistes et twittos m’ont peiné, ce billet se veut donc clair, limpide pour rectifier la vérité.

La sortie du documentaire sur la Covid19 « Hold-up » a entrainé dans les médias et sur les réseaux sociaux une vague impressionnante de réactions. Certaines personnalités allant jusqu’à commenter de manière assez vive et incisive l’actualité, on retiendra notamment l’intervention houleuse de l’influenceuse Kim Glow [1].

Nombreux sont ceux qui basent leurs argumentaires, leurs réponses sur la psychologie, en psychiatrisant les défenseurs de la théorie du complot. Si ce type de comparaisons stigmatise les patients psychiatriques, elles s’éloignent aussi, purement et simplement de la réalité clinique et scientifique de la définition du délire. Cet article a donc un simple objectif : distinguer croyances et idées délirantes. Croire, accorder crédit au complotisme n’est en aucun cas synonyme de maladie mentale, éloignons-nous de cette idée reçue pour améliorer le débat.

Mais alors, qu’est-ce qu’une idée délirante ?

Dans le nouveau précis de sémiologie psychique, Serge Tribolet définit les idées délirantes comme « des idées en rapport avec une réalité propre au patient, réalité différente de la réalité commune, idées auxquelles le sujet attache une foi absolue, non soumise à la preuve et à la démonstration, non rectifiable par le raisonnement »[2]. Un complotiste n’est pas accessible à un raisonnement me direz-vous ? Certes, mais le collège de psychiatrie complète cette définition en ajoutant « Il s’agit d’une « évidence interne », pouvant être plausible (non bizarre), mais qui n’est généralement pas partagée par le groupe socioculturel du sujet ». Or, ces idées étranges sont partagées par une communauté, un groupe qui possède sa propre histoire, sa propre mythologie : affirmer que la terre est plate, au XXIe siècle peut paraître fou mais il existe des centaines de collectifs platistes sur les reseaux [3].

Le DSM-5 s’intéresse souvent au retentissement sur la vie du sujet. Là où une idée délirante aura un retentissement sur la vie sociale, familiale, provoquant l’isolement ou des comportements inappropriés, la croyance elle, n’interfère pas avec le fonctionnement global d’un individu.

Et une croyance ?

Définir une croyance est un exercice difficile, croire selon le dictionnaire Larousse c’est « tenir quelque chose pour véritable, vrai, vraisemblable ou possible », une croyance se veut ubiquitaire, elle est présente à tout endroit et à tout moment dans la vie d’une personne.

Mais alors pourquoi croyons-nous ? Notre cerveau ne supporte pas le vide, quand il ne sait pas, ne comprend pas, il comble. Selon Connors et Halligan, c’est donc la recherche de sens suite à une expérience vécue qui génère alors une croyance [4].
Deux éléments semblent renforcer la conviction : la valence émotionnelle et le partage. Plus une croyance est émotionnellement acceptable et plus elle est partagée, plus sa conviction en est renforcée jusqu’à en devenir quasi-inébranlable.
Une croyance n’est pas forcement fausse : ainsi elle devient connaissance lorsqu’elle s’avère scientifiquement vérifiée. Là où le savant s’incline devant la vérité, le croyant se complait dans ses représentations.

Longtemps, par exemple, la maladie mentale a été décrite par l’Église comme une possession démoniaque, et il faudra attendre le milieu du XXe pour voir diminuer les séances d’exorcismes. Ici encore, l’absence de sens génère une croyance [5].  

Il ne faut néanmoins pas opposer pour autant croyant et non-croyant. Pour Boris Cyrulnik, croire améliore la résilience, tout le monde croit et si ce n’est en Dieu, c’est en la vie, ou la science [6].

L’épidémie dans tout ça ?

Depuis, plus d’un an notre esprit s’abreuve quotidiennement d’informations peu claires concernant le coronavirus. L’absence de certitudes scientifiques au début de l’épidémie, l’évolution lente et laborieuses des connaissances sur le sujet crée un climat anxiogène propice à la mise en place de croyances. L’angoisse et la peur nourrissent notre cerveau qui cherche alors les explications les plus rapides, les plus « sensationnelles ». Si les réseaux sociaux, les médias de masse favorisent les échanges, et permettent la mise en relation d’individus partageant une même vision, ils accélèrent l’émergence de ces « théories du complot ». Délirer, c’est se couper de la réalité, ces groupes restent ancrés avec nous, ce sont leurs représentations qui varient. Là où nous acceptons l’inconnu, eux le refusent. Finalement, leur croyance vient simplement remplir cette faille ouverte par l’ignorance, et c’est bien cette ignorance qui développe ce besoin de croire [7].

Bibliographie

  • [1]  Ces stories complotistes de Kim Glow, pire promo pour le documentaire “Hold-up.” Le HuffPost 2020. https://www.huffingtonpost.fr/entry/ces-stories-complotistes-de-kim-glow-pire-promo-pour-le-documentaire-hold-up_fr_5faed2e4c5b6a37e7e31749a (accessed November 14, 2020).
  • [2]  Tribolet S, Shahidi M. Nouveau précis de sémiologie des troubles psychiques. Paris: HNF; 2005.
  • [3]  Platistes : rencontre avec ceux qui pensent que la Terre est plate. Franceinfo 2020. https://www.francetvinfo.fr/sciences/espace/platistes-rencontre-avec-ceux-qui-pensent-que-la-terre-est-plate_3847973.html (accessed November 14, 2020).
  • [4]  Connors MH, Halligan PW. A cognitive account of belief: a tentative road map. Front Psychol 2015;5. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2014.01588.
  • [5]  Ventriglio A, Bonfitto I, Ricci F, Cuoco F, Bhavsar V. Delusion, possession and religion†. Nord J Psychiatry 2018;72:S13–5. https://doi.org/10.1080/08039488.2018.1525639.
  • [6]  Cyrulnik B. Psychothérapie de Dieu. Paris: Odile Jacob; 2017.
  • [7]  Bases Neurobiologiques des Croyances n.d. http://uf-mi.u-bordeaux.fr/ter-2016/rodriguez-azilinon/index.php (accessed November 14, 2020).

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