Les trois unités

Quand ?

Boileau au XVIIe siècle s’inspire de La Poétique d’Aristote et défini la règle des trois unités – l’unité de lieu, l’unité de temps et l’unité d’action.

Qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli tienne jusqu’à la fin, le théâtre rempli.

L’art Poétique, Boileau
(1664)

À quel instant l’idée d’exercer la psychiatrie a traversé mon esprit ?

Mon récit illustre cet adage du théâtre classique.

J’étais en 5ème année de médecine, externe de gynécologie-obstétrique, affecté pour les deux premières semaines de stage dans l’unité d’hospitalisation post-chirurgie.

Il faisait froid en ce début de mois d’octobre, mais nous étions descendus fumer une cigarette, derrière l’hôpital.

Mon interne me confia alors, qu’avec ses collègues, ils étaient en manque d’effectif.
J’allais donc être seul avec l’infirmière ce matin pour faire le tour des malades.
« Vérifie bien les cicatrices, pose-leur une main sur le ventre, et n’oublie pas le transit ».

Mégot écrasé, chewing-gum en bouche, je remontais dans mon unité. L’infirmière et l’aide-soignant m’attendaient, un café à la main. « il ne manque plus que toi, pour commencer ».
J’attrapai la pile de dossiers, nous primes le chariot et nous nous dirigeâmes vers le fond du couloir.

Devant chaque porte, nous reprenions l’anamnèse, nous vérifiions les constantes puis on frappait, on entrait, on discutait, je palpais, j’interrogeais , je souriais et « à demain ! ».

La chambre 311

Les constantes étaient bonnes, l’opération s’était bien déroulée, pas de transmissions particulières concernant la nuit.

Soudain, le téléphone sonna. L’infirmière partit répondre.
Une patiente appela pour le bassin. L’aide-soignant alla s’occuper d’elle.

J’étais seul.

Une jeune femme était allongée sur le lit, la peau pâle, blonde.
– « Monsieur, j’ai chaud, pouvez-vous ouvrir la fenêtre ? ».

Un courant d’air glacé traversa la pièce.
– « Monsieur, à quel étage sommes-nous ? »
– « Pourquoi ? »
– « Pour rien. »

Je remarquai ses joues humides, ses yeux brillant.
– « Est-ce que ça va, Madame ? »
– « c’est la première fois… »
– « la première fois ? »
– « la première fois qu’ici, on me demande si ça va », elle pleura, « je veux mourir ! », sanglotant, « à quoi bon vivre si je ne peux plus avoir d’enfant ? »

Je m’approchai, je m’assis sur le bord du lit, je la pris dans mes bras.

Nous restâmes un temps comme ça.

Et puis elle me parla de sa maladie.
De son endométriose qui lui pourrissait la vie depuis la puberté, de ses fausses couches, de son utérus qu’on avait dû lui retirer, de la douleur, cette douleur physique et morale qui entravait son corps et son esprit qui remplaçait chaque émotion qui s’infiltrait et rongeait son être.

J’écoutais son histoire, je ressentais sa respiration, je percevais ses cris. La douleur était là, parmi nous, elle emplissait l’air, elle prenait de la place, trop de place ; elle devenait suffocante et assourdissante.
J’entendais cette détresse, j’entendais sa détresse, mais je ne savais pas quoi dire, je ne savais pas quoi faire. Je me noyais dans le flot incessant de cette douleur insupportable.

Ses doigts commencèrent à se desserrer, son étreinte à se relâcher, ses pleurs à s’amoindrir.

Alors doucement, je fermai la fenêtre, je laissai la porte ouverte et je sorti.
Je téléphonai aux psychiatres et ils arrivèrent.

Je pus découvrir le poids et la puissance des mots, le calme et la bienveillance, je vis naitre l’espoir. J’ouvris la fenêtre et une partie de la douleur s’échappa comme chassée par l’arrivée d’un peu de douceur, comme poussée dehors par la vertu de la parole.
Je compris ce que « empathie » voulait vraiment dire. La tempête laissa place au répit, la douleur à une cicatrice.

Ce soir là, en rentrant chez moi, je décidai de devenir psychiatre.

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