La nuit

Un long couloir sombre, une fenêtre ouverte par où s’engouffre un peu de vent frais, je perds la sensation du temps. Voilà plusieurs heures que je parcours l’hôpital, d’unités en unités, de patients en patients : 120 lits, un service d’accueil et un seul interne – Moi.
Je palpe, j’ausculte et je prescris ; c’est ma première garde. D’externe observateur me voici devenu « l’interne », celui vers qui on se tourne en cas de problème la nuit venue. Un chef est évidement joignable, d’astreinte chez lui, mais que pourrait-il faire en cas d’arrêt cardiaque inopiné ?

Aux XIXe siècle, pour les gardes à la Pitié-Salpêtrière, l’interne se voyait fournir « un cheval ferré et une lanterne » compagnons indispensables pour parcourir les différents pavillons. Aujourd’hui l’on m’a confié un portable et un bipeur.

Le téléphone sonne, une nouvelle entrée, un jeune homme a essayé de se jeter par la fenêtre. Dans ses yeux emplis de larmes je lis souffrance et détermination. La surveillance sera renforcée, le pyjama et les draps de papier.
Un autre appel, une femme persuadée d’être au centre d’un complot. « Vous êtes en danger par ma faute ! » me glisse-t-elle lors de l’entretien, « ne suis-je pas le danger » songe-je, la question de la légitimité surgit de nouveau. Mais l’action dissipe rapidement le doute, on demande des renforts pour la mise en isolement d’un patient agité. La tempête fait rage, et l’équipage tient bon, connaît son rôle, une fois le malade apaisé, chacun rejoint ses quartiers.

Je regarde ma montre, il est minuit. Des paroles de la chanson de Hollydays me reviennent en tête :

« Il est minuit,
Dans la baie noire,
Garçons en robe,
Filles en costard,
Il est minuit,
Dans la baie noire,
Et j’avale la mer à boire »

Le silence fait place, la nuit reprend ses droits, perturbés uniquement par les cris de ceux dont les démons les poursuivent même dans leurs sommeils. Je tends l’oreille, j’écoute les bruits de l’hôpital : la toux du veilleur, l’eau dans les canalisations, au loin, les sirènes des ambulances. Je profite de cet instant pour faire le point, pour remonter le fil du temps et vérifier que je n’ai rien omis dans mes prises en charge. Je sors ce carnet de moleskine qui ne me quitte jamais, j’y note mes impressions, j’y dépose mes émotions. Dans la marge la date et l’heure, c’est le carnet de bord d’un naufragé, seul sur un rivage inconnu dont il a la responsabilité.

La première garde, c’est un peu le baptême du feu de tout médecin, rite de passage obligatoire, adoubement nécessaire à l’obtention du statut de « confrère ».
Chez les Yagua au Pérou, pour le chaman, « medecin-man », l’auto-initiation se fait en absorbant une décoction de « piripiri ». Un voyage psychédélique démarre alors où l’initié vivra la maladie, sa propre mort de l’intérieur, il devra surmonter cette affection pour être en mesure de guérir celle des autres. L’interne, lui, découvre et explore les entrailles de l’hôpital. Le fonctionnement nocturne de ce microcosme aux murs blancs est fascisant, beaucoup ignorent que derrière ce calme apparent se cache la vie, chacun s’active dans le noir, de la blanchisserie, au poste de sécurité en passant par les cuisines.

Je rédige ma dernière observation, le radio-réveil indique 04:36 en chiffres rouges. L’infirmière me propose une cigarette, je m’étais promis de ne pas recommencer mais j’accepte. Assis sur la coursive, on plaisante, on parle du soleil, des rêves de l’été à venir.
Puis je me glisse dans les draps jaunes de la chambre de garde, la lumière du lampadaire filtrant à travers les volets, éclaire les citations obscènes gravées sur les murs, marque des « confrères » qui ont y séjourné avant moi.

Le lendemain je siroterai une bière en terrasse avec un ami, nous raconterons nos « histoires de chasse » s’inscrivant dans la lignée de nos prédécesseurs.
Nous voici désormais de véritables médecins.

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