L’urgence

En lisant la dernière enquête du monde « Comportements suicidaires : une jeunesse toujours plus en souffrance », j’ai consulté à nouveau ma pile de petits carnets noirs. Quasiment trois années et demie d’internat amassées sous forme de petites phrases, de réflexions, d’indices provenant de ma pensée. Si un seul de mes semestres fut totalement consacré à la pratique des urgences psychiatriques, nombreux sont ceux où une partie de mon activité consistait à naviguer dans les urgences pour y donner quelques avis.

Aussi, notre société accordant encore trop peu d’importance à la santé mentale, l’entrée dans les soins psychiatriques et psychologiques se décline principalement sur le mode et la temporalité de l’urgence. Selon une circulaire du 30 juillet 1992, l’urgence psychiatrique se définit donc comme « une demande dont la réponse ne peut être différée ». Le Dr Marie-Jeanne Guedj-Bourdiau précise dans son manuel pratique des urgences psychiatriques qu’il s’agit d’un sentiment d’urgence partagé par le patient, son entourage et les professionnels de santé ; qu’une aggravation est prévisible en l’absence de réponse à la crise et que l’on observe souvent une multiplicité de démarches désordonnées précédant la consultation.

La question suivante émerge alors « Toute crise est-elle nécessairement une urgence ? ». Il reste en effet facilement concevable que toute urgence soit une crise, mais l’inverse est-il vrai ?

L’urgence se situe dans le cadre médical classique, nécessitant une réponse clinique et thérapeutique, une prise en charge immédiate. La crise, elle, se caractérise par une perturbation plus ou moins transitoire de notre système (nos relations, notre travail, notre psychisme…). En crise, l’équilibre est rompu, mais si le vécu apparait difficile, la temporalité permet encore le changement. Tout psychiatre, psychologue et psychothérapeute reçoit finalement des patients en crise. La série Arte « En thérapie » l’illustre parfaitement bien, chaque protagoniste arrive avec sa demande, le suivi essaye de désamorcer la crise, de permettre l’évolution du système pour retrouver un état d’homéostasie. La crise est par conséquent cet état instable qui, en l’absence d’intervention appropriée, évolue quasi fatalement vers l’urgence.

Les carnets noirs abondent de récit de crises, de rencontres au hasard d’un box des urgences. Je me souviens de ce cycliste professionnel souffrant d’attaques de panique depuis une conversation avec une jeune femme et ce trouble jeté dès lors dans son couple. Je me remémore cette jeune cadre s’effondrant dans l’alcool à la suite d’une altercation avec son employeur. Je découvre à nouveau la fugue de cet adolescent dont les parents étaient en pleine séparation. Tous ont déposé une trace de leurs malaises dans les lignes d’un moleskine, tous ont traversé une crise.

Depuis le début de mon internat, j’observe une augmentation des urgences psychiatriques, accélération confirmée par les chiffres de l’article du monde et de santé publique France. La pandémie me semble en grande partie responsable de ce bilan mais l’évolution du monde, la montée des extrêmes, les guerres, le réchauffement climatique et la dureté de la société participent inéluctablement à ce constat.

Il y a cette jeune femme atteinte d’anorexie, atterrissant la veille de Martinique, en dénutrition sévère, suppliant pour une hospitalisation à la capitale faute de moyen dans les iles, renvoyé dans son Airbnb par manque de place. Il y a ce petit garçon amené par le SAMU après une tentative de défenestration, subissant du harcèlement scolaire, qui restera plusieurs jours aux urgences en attendant une place en pédopsychiatrie. Nous, soignant, nous participons impuissant à ces prises en charge.  

La question de l’urgence ne se règle pas uniquement en terme « d’aval » par renfort de lits – c’est une partie de la réponse certes – elle s’envisage également en « amont » par la prévention de la crise, par la promotion de la santé mentale, par la formation des professionnelles de santé. De nombreux organismes se saisissent déjà de ces problématiques, le 3114, ligne anti-suicide, les associations de patients, les podcasts comme les Maux Bleus qui dé-stigmatisent la psychiatrie.

La société commence à prendre conscience de l’importance d’une bonne santé mentale, il convient désormais de s’en donner les moyens, investissons, sauvons l’offre de soins publique pour que notre santé psychique ne soit pas un luxe. Les assises de la santé mentale ont eu lieu en septembre dernier, la protection de l’enfance est une des causes majeures de ce nouveau quinquennat, espérons dès lors que des mesures suivent ces annonces pour que l’urgence ne soit plus l’unique recours aux soins psychiatriques.   

2 comments

C’est extrêmement bien écrit et très éclairant.
Je suis particulièrement sensible à la manière dont vous distinguer « l’urgence » de la « crise ».
Merci beaucoup !

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